L’Agence internationale de l’énergie et le PDG de TotalEnergies tirent la sonnette d’alarme, tandis que le gouvernement français se veut rassurant. Entre ces deux discours contradictoires, des experts appellent à nuancer : une pénurie au sens strict reste improbable, mais une forte hausse des prix cet été est quasi inévitable.
Des avertissements sérieux face à un gouvernement serein
Le 27 mai, le ministre de l’Économie affirmait sur BFMTV et RMC que la France était « tranquille pour les deux mois qui viennent » sur le diesel, l’essence et le kérosène. Un message aux antipodes de celui porté par Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, qui évoquait le 21 mai un marché pétrolier susceptible d’entrer en « zone rouge » dès juillet ou août.
Birol avait déjà frappé fort début avril, qualifiant la crise actuelle de « plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies ». Fin avril, Patrick Pouyanné, patron de TotalEnergies, abondait dans ce sens : si le détroit d’Ormuz restait bloqué deux ou trois mois supplémentaires, la France pourrait basculer dans une « ère de pénurie énergétique ».
Ce que « pénurie » veut vraiment dire
Pour Jacques Percebois, directeur du CREDEN (Centre de recherche en économie et droit de l’énergie), le terme est employé trop librement. « Quand on l’emploie, certains pensent tickets de rationnement. Mais on est bien loin de ça », tranche-t-il.
Le monde dispose aujourd’hui de réserves pétrolières sans commune mesure avec celles des années 1970. Les techniques de forage permettent désormais d’atteindre plus de 5 000 mètres de profondeur en mer, contre 200 mètres à l’époque. Avant même le déclenchement du conflit en Iran, l’OPEP cherchait à réduire sa production pour soutenir les cours — signe d’une offre abondante, pas d’une ressource rare.
La France a par ailleurs diversifié ses sources d’approvisionnement en brut : 37 % proviennent d’Afrique, 23 % d’Amérique du Nord, 10 % de la mer du Nord. Le Moyen-Orient ne représente plus que 10 % du total.
Le vrai problème : le manque de raffineries
Avoir du pétrole brut ne suffit pas — encore faut-il pouvoir le transformer. Et c’est là que le bât blesse. La France ne compte plus que sept raffineries, contre 25 il y a cinquante ans. Résultat : le pays produit suffisamment d’essence, mais reste très déficitaire en diesel et en kérosène, qu’il doit importer sous forme de produits déjà raffinés.
Cette dépendance aux capacités de raffinage étrangères — elles-mêmes sous tension croissante — alimente mécaniquement la hausse des prix. Les ruptures observées dans certaines stations-service relèvent davantage, selon Percebois, d’un problème logistique : certains distributeurs attendent une baisse des cours avant de remplir leurs cuves. Quant aux stations TotalEnergies, le plafonnement des prix mis en place par le groupe attire une clientèle plus nombreuse, vidant les réservoirs plus vite que les réapprovisionnements ne peuvent suivre.
Des stocks stratégiques insuffisants pour durer
Thierry Bros, spécialiste des hydrocarbures et professeur à Sciences Po Paris, estime que le gouvernement sous-estime les risques, y compris à court terme. Il critique le recours aux stocks stratégiques comme réponse structurelle : « C’est une assurance pour se donner du temps. Ils peuvent nous permettre de continuer à vivre comme là pendant trois ou quatre mois. Mais ça ne peut pas durer. »
Une fois ces réserves épuisées, toute maîtrise des prix deviendra illusoire. Or l’été amplifie la demande : la « driving season » — période de forte mobilité estivale en voiture et en avion — va mécaniquement accroître les tensions sur l’offre.
Olivier Appert, conseiller au centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri), partage ce diagnostic : « Si le détroit d’Ormuz n’est toujours pas débloqué au début de l’été, il faut s’attendre à un troisième trimestre bien difficile. » Et même une réouverture rapide du détroit ne suffirait pas à normaliser immédiatement la situation — des opérations de déminage seraient nécessaires, et Fatih Birol estimait mi-avril qu’il faudrait « environ deux ans pour retrouver les niveaux d’avant-guerre ». Face à ces tensions, le gouvernement a déjà déployé une prime carburant pour les grands rouleurs, dont le succès ne se dément pas.
La question n’est donc pas de savoir si les prix des carburants repartiront à la hausse, mais à quelle vitesse — et jusqu’où.