Malgré des politiques cyclables sans précédent en Europe — pistes protégées, aides à l’achat, apprentissage scolaire — les adolescents et les jeunes adultes délaissent progressivement le vélo. Plusieurs études récentes dressent un constat préoccupant : savoir pédaler ne suffit pas à faire du vélo une habitude durable.
Un décrochage qui commence dès le collège
Une étude suisse publiée dans la revue Transport Reviews, portant sur plus de 1 300 jeunes âgés de 12 à 20 ans, documente un phénomène net : si presque tous apprennent à faire du vélo durant l’enfance, une part significative abandonne cette pratique en grandissant.
La thèse d’Aurélie Schmassmann, soutenue en 2025 à l’Université de Lausanne, précise l’ampleur du phénomène. Près de la moitié des jeunes suisses ne font plus de vélo à 18 ans. La possession même d’un vélo recule avec l’âge : 13 % des 12-13 ans n’en ont pas, contre 25 % des 19-20 ans. Le problème dépasse donc le simple usage — c’est le lien au vélo lui-même qui se distend.
Le vélo, un objet culturellement associé à l’enfance
L’entrée au lycée puis dans l’enseignement supérieur bouleverse les habitudes de déplacement. Les distances s’allongent, les transports collectifs prennent le relais, et dans les zones périurbaines, la voiture s’impose comme symbole d’autonomie socialement valorisé.
Le vélo subit alors ce que les chercheurs décrivent comme un déclassement culturel : il cesse d’être perçu comme un outil d’émancipation pour redevenir un objet associé à l’enfance. Les données de Schmassmann montrent que les usages utilitaires chutent particulièrement vite après 15 ans. Les jeunes qui continuent à rouler le font principalement pour le loisir ou le sport, non pour leurs trajets quotidiens.
La sécurité, frein numéro un chez les plus jeunes
Une étude européenne menée par Decathlon en 2025 révèle que la génération Z souhaiterait davantage utiliser le vélo au quotidien, mais réclame avant tout des infrastructures protégées et des environnements sécurisés. Ce constat relance le débat autour de la transition cyclable en France, alors que plusieurs collectivités tentent encore d’accélérer leurs politiques d’aménagement.
La dimension de genre est particulièrement frappante et relance aussi les débats autour de la sécurité des cyclistes en ville. Au Royaume-Uni, un rapport de Sustrans publié en 2025 indique que les garçons roulent presque deux fois plus que les filles. Seules 8 % des adolescentes interrogées se considèrent comme des cyclistes régulières, illustrant à quel point le sentiment de vulnérabilité pèse sur la pratique.
Concurrence numérique et hausse des prix
Plusieurs travaux de recherche soulignent un facteur moins visible : les modes de sociabilité adolescente ont évolué. Le smartphone occupe désormais une partie du rôle de liberté et d’exploration sociale que remplissait autrefois le vélo. Les pratiques de mobilité des jeunes deviennent plus fragmentées et moins autonomes.
À cela s’ajoute une contrainte économique croissante. Le prix moyen des vélos vendus en France a fortement progressé ces dernières années, porté par l’essor du vélo à assistance électrique. Malgré les aides pour les vélos électriques mises en place ces dernières années, un vélo urbain fiable et bien équipé représente toujours un budget conséquent pour de nombreux jeunes et étudiants.
Contrairement aux Pays-Bas ou au Danemark, la culture du vélo d’occasion quotidien reste peu développée en France.
Ce qu’il faudrait changer pour ancrer le vélo dans les habitudes
Les études convergent sur un point : le défi n’est pas l’apprentissage, mais la continuité. Transformer une compétence acquise dans l’enfance en réflexe de mobilité adulte suppose plusieurs conditions réunies :
- Des établissements scolaires accessibles à vélo, avec des stationnements sécurisés
- Un environnement familial favorable — les enfants de parents cyclistes roulent nettement plus souvent
- Une image du vélo renouvelée, déconnectée des seuls cadres sportifs ou militants
- Une meilleure visibilité du vélo classique, abordable, face à la prédominance médiatique du VAE
Une enquête du ministère français des Transports publiée en 2025 indique que 35 % des Français utilisent le vélo au moins une fois par mois. Mais ce chiffre agrégé masque la réalité d’une génération qui décroche précisément au moment où elle forge ses habitudes de mobilité pour la vie. C’est à cette charnière que se joue, en grande partie, l’avenir du vélo comme mode de transport du quotidien.